La vie secrète des abeilles solitaires

Il existe une grande diversité d’abeilles solitaires aux mœurs invraisemblables: terrassières, charpentières, cotonnières, tapissières, résinières…
Découvrez ces abeilles et partagez avec elles un coin de votre jardin !

L’abeille, une guêpe végétarienne

Avec l’apparition des plantes à fleurs, certaines guêpes auraient changé de régime alimentaire pour devenir exclusivement végétarienne. Troquant, pour nourrir ses larves, les petits insectes contre nectar et pollen, l’abeille était née.

Depuis, la coévolution entre les plantes à fleurs et les abeilles a permis d’aboutir à une grande diversité au sein de ces 2 familles : plus de 200 000 espèces pour la première pour plus de 20 000 pour la seconde. C’est le résultat d’une « complicité » qui dure depuis 120 millions d’années, époque où vivaient encore les dinosaures.

Dame nature a donc dû équiper les abeilles d’outils divers pour la récolte de pollen devenu primordial pour l’élevage des jeunes :

  • D’une simple mais efficace pilosité sous l’abdomen chez certaines espèces comme l’osmie.
  • De véritables outils, brosses et corbeille à pollen chez la méticuleuse abeille domestique et les bourdons.

Preuve de cette adaptation morphologique, les individus ou espèces ne récoltant pas de pollen en sont dépourvu ou presque :

  • les espèces coucou parasitant d’autres abeilles et laissant ainsi le travail des récoltes à d’autres.
  • certains mâles d’abeilles solitaires qui préfèrent laisser faire madame.

Cycle de vie des abeilles

C’est en effet le cycle de vie des abeilles qui permet de distinguer les abeilles solitaires des abeilles domestiques et des bourdons

L’abeille solitaire

Les individus adultes ne vivent que quelques jours pour les mâles, le temps de la reproduction, à quelques semaines pour les femelles, le temps de mettre à l’abri sa progéniture dans des nids très divers selon les espèces.

Le nid est constitué de cellules larvaires, sortes de « chambres individuelles » contenant un œuf que la femelle aura pondu sur un « pain d’abeille », mélange de pollen et de nectar accumulé par ses soins.  

Dès lors, grâce à cette réserve, et à l’abri des regards indiscrets, c’est le stade larvaire qui « prendra le relais » jusqu’au printemps suivant, où une nouvelle génération d’adultes sortira du nid… pour quelques semaines seulement.

Malgré cette présence ailée furtive, les abeilles solitaires peuvent être observées pendant toute la belle saison, à l’instar des floraisons successives des différentes espèces de plantes à fleurs qui jalonnent les saisons.

J’attends avec autant d’impatience la sortie de l’osmie cornue, que le retour des hirondelles. Il est donc possible d’observer des abeilles solitaires de la floraison des saules au printemps à celle du lierre en automne.

L’abeille sociale

 L’abeille domestique est le symbole d’un mode d’organisation sociale complexe caractérisé par :

  1. une division et spécialisation des rôles, dont une caste reproductrice.
  2. un chevauchement des générations.
  3. Un soin collectif apporté à la nouvelle génération en développement.

Tout au long de l’année, on retrouve donc une colonie plus ou moins populeuse.

L’entre deux : les bourdons

Les bourdons ont un cycle de vie intermédiaire. A la belle saison, on retrouve une colonie avec les caractéristiques d’une organisation sociale complexe à l’instar des abeilles, mais c’est seul que la reine démarre la colonie à la sortie de la mauvaise saison qu’elle passe à l’abri dans un hibernaculum.

L’identification des abeilles solitaires : une série d’obstacles

  • La disposition des nervures sur les ailes
  • La forme des mandibules
  • L’outil collecteur de pollen 

Ce sont des critères d’identification permettant de distinguer les différentes espèces. Je souhaite bien du courage à celui qui pourra observer ces détails sur des insectes toujours en mouvement. Et l’idée mortifère de les épingler pour plus de facilité, me rebute.

D’autres critères microscopiques, voire internes, visibles uniquement lors de la dissection, sont parfois nécessaires pour aller jusqu’à identifier l’espèce… au nom latin, de toute façon, imprononçable.

Le mimétisme Mullérien n’aide pas non plus à l’identification : certaines abeilles solitaires pourvues de fortes mandibules ou d’un dard infligeant une douloureuse piqûre, enseignent à tout prédateur qui en aura fait l’expérience, qu’il y a des associations de forme et de couleur portées par ces insectes qui sont à éviter. Ces codes sont parfois très similaires d’une espèce à l’autre parasitant l’identification.

Le mimétisme batésien augmente encore les confusions : certaines espèces parfaitement inoffensives vont se parer des couleurs de leurs consœurs au dard acéré et profitez ainsi de la même protection qu’elles.

Enfin, le mimétisme wasmannien, est la similarité morphologique entre 2 espèces permettant à l’une de parasiter l’autre. La reine de certaines espèces de bourdons parasites arrive ainsi à prendre le contrôle du nid d’une autre espèce sans éveiller de soupçon chez les individus de la colonie, ni même chez le naturaliste qui tente de l’identifier…

L’identification des espèces n’est donc pas chose aisé, et il est d’usage de présenter les abeilles selon leurs mœurs, et en particulier les matériaux de construction utilisés pour bâtir leur nid, ce qui sera fait dans la suite de cet exposé.

 Les abeilles terrassières ou Abeilles Terricoles 

Elles représentent la plus grande partie des abeilles solitaires de nos régions : les andrènes, les collètes, les anthophores, les halictes, les eucères. Elles sont caractérisées par le fait qu’elles creusent leur nid dans le sol sans utiliser aucun matériau.

Le nid est constitué d’une galerie principale pouvant atteindre 1 à 2m, selon l’espèce et le type de sol, d’où bifurquent quelques galeries périphériques d’une dizaine de cm accueillant dans leurs extrémités une ou plusieurs cellules larvaires.

La présence de nid est trahi par l’accumulation du substrat  à l’entrée de celui-ci : sable ou terre plus ou moins compact. Le nid peut être creusé verticalement dans un sol plat, ou horizontalement dans un talus ou éboulis.

Il existe des espèces d’abeilles terricoles grégaires, formant au sol de véritables hameaux.  Il s’agit d’utiliser les rares endroits propices à la fabrication du nid à proximité des ressources alimentaires abondantes pour les espèces grégaires dîtes occasionnelles. C’est sans restriction chez les espèces grégaires régulières. Dans les 2 cas, cela reste des abeilles solitaires : chacune « travaillant pour son compte ».

Les abeilles charpentières

Les abeilles charpentières regroupent, entre autres, les Xylocopes, parmi les plus grosses abeilles de France et les cératines, parmi les plus petites d’Europe. Toutes ces abeilles creusent leur nid dans du bois plus ou moins tendre.

Le xylocope violet, le plus commun, et l’un des plus gros du genre, avec 3 cm de long et 5 cm d’envergure. Facilement reconnaissable à son corps massif presque noir, des ailes aux reflets métalliques foncés, un vol lourd et bruyant, Il est totalement inoffensif.

Il creuse son nid le plus souvent dans du bois tendre, vermoulu, ou utilise des galeries d’insectes foreurs du bois existantes. S’il rode près de vos charpentes, ce n’est donc pas en tant que « nuisible potentiel », mais plutôt comme « lanceur d’alertes ».

Les cératines, moins robustes que les xylocopes, creusent leurs nids dans des tiges de plantes à moelle tendre, ronce, framboisiers, rosier… qu’elles vident de leur substance. Elles sont dites rubicoles, par opposition aux espèces caulicoles, qui utilisent une tige déjà creuse.

Elles peuvent s’installer dans un nichoir , si vous y installez ses plantes favorites.

Les lithurges sont des abeilles sauvages de taille moyenne spécialisées dans le forage du bois dur comme le chêne ce que n’indique pas leur nom, à moins qu’il s’agisse de définir les propriétés du bois auquel elles peuvent s’attaquer : dur comme de la pierre. 

Les opportunistes : abeilles caulicoles et autres dénicheuses de cavités en tout genre

Ces abeilles ne creusent pas leur nid, elles trouvent une cavité qu’elles aménagent par la suite. Elles travaillent donc plutôt dans le « second œuvre ».

Les abeilles caulicoles se sont spécialisées dans l’aménagement de tiges creuses comme la canne de Provence, le bambou, les tiges d’ombellifères. Les Chélostomes font parties de ces abeilles. Elles ont la particularité d’être très spécialisées d’un point de vue alimentaire, on parle d’espèces oligoleptiques ne visitant qu’un groupe de fleurs restreint de même famille :  renoncules, scabieuses…

Les osmies, et en particulier l’osmie cornue et l’osmie rousse, font partie des opportunistes, elles peuvent utiliser tout type d’abri naturel ou artificiel pour établir leur nid. Ce sont elles qui fréquentent les hôtels à insectes, mais aussi parfois les trous d’évacuation des fenêtres. Enfin, certaines d’entre elles se sont spécialisées dans le recyclage d’anciens nids d’autres abeilles solitaires.

Toutes les espèces d’opportunistes n’utilisent pas la boue comme matériau de 2nd œuvre, et en particulier pour le bouchon terminal : cloison plus épaisse séparant le nid du milieu extérieur et permettant d’identifier sinon l’espèce, au moins le genre :

  • mélange de résines
  • petits cailloux et terre
  • membrane type cellophane
  • fragment de feuilles ou de pétales
  • pâtes végétales…

Les abeilles cardeuses ou cotonnières

Là encore, il ne s’agit pas de creuser son propre nid, un hôtel à insectes ou tout autre cavité fera bien l’affaire. L’originalité des anthidies, abeilles spécialisées dans le domaine, réside dans l’aménagement intérieur.

Elles récupèrent  des fibres végétales sur les tiges, les feuilles, les fleurs, les fruits de certaines plantes, et les cardent à l’aide de leurs mandibules, armées de dents spécialement conçues pour ce travail en une petite pelote de bourre, qui  leur vaut aussi le nom d’abeille cotonnière ou matelassière.

Cette pelote de fibres est la base de toutes les étapes de la fabrication du nid : des fibres les plus grossières pour tapisser la cavité du  nid, au fibres les plus fines pour la construction des cellules larvaires accueillant la progéniture.

Parmi les plantes  » laineuses », vous trouverez : l’épiaire de Byzance, appelée plus communément oreille de lapin, la ballote noir, la vipérine, l’épervière, les centaurées et la molène bouillon blanc.

J’avoue ne plus regarder « l’oreille de lapin » du même œil depuis que je sais qu’elle fait partie de la liste des courses des cardeuses, et je la laisse donc pousser au jardin malgré son peu d’intérêt esthétique…

Les abeilles tapissières : Abeilles coupeuses de feuilles ou de pétales de fleurs

Comme les abeilles cardeuses, les abeilles tapissières sont spécialisées dans l’aménagement intérieur. elles vont recouvrir  la totalité de leur nid avec des laies végétales : feuilles ou  pétales de fleurs.

Elles vont également utiliser ces matériaux pour fabriquer chaque cellule larvaire de la taille et de la forme d’un petit dé à coudre. Pour cela, dame nature les a équipées de mandibules présentant des denticules, véritable ciseau de couturière.

Chaque espèce d’abeille tapissières n’utilise qu’un nombre restreint de plantes pour accomplir son forfait. La mégachile du rosier est sans doute la plus connue, car ses découpes très régulières ne sont pas du goût des amateurs de rosiers qui ont vite repéré cette « sans gêne ».

Les coupeuses de feuilles roulent en cigare les pièces végétales découpées et les maintiennent entre leurs pattes jusque dans leur nid, où la tension de la feuille l’oblige à s’appliquer aux parois. Si la feuille se déroule sous ses pattes lors du transport, elle sera abandonnée.

Les coupeuses de pétales comme l’anthocope du coquelicot peuvent utiliser les pétales de mauves, centaurées, genets et hélianthêmes, mais préfèrent de loin les pétales de…  coquelicots. Après les avoir découpés et froissés en boulettes pour le transport, elles les utilisent pour tapisser la paroi de leur nid.

Si les coupeuses de feuilles ont plutôt tendance à utiliser des cavités préexistantes, les coupeuses de fleurs, elles, creusent leur nid dans le sol.

Comme les abeilles cardeuses, le morceau choisi dans la feuille ou le pétale, dépend de son emplacement dans le nid, rigide et coriace contre la paroi, fin et souple au contact de la larve.

les abeilles résinières

Les abeilles résinières sont capables de construire de véritables abris à l’air libre, à base de résine. Nids ovoïdes, parfois gros comme un abricot, situés à même le sol, sous un rocher, parfois sur la végétation.

Les sources végétales pour produire cette résine sont diverses : les résineux sont en première ligne, mais pas seulement. La gomme, qui apparaît sur les troncs et les fruits des arbres fruitiers de nos vergers, en font partie aussi. Le latex des euphorbes, sécrétion laiteuse et collante complète la panoplie.

La liste n’est pas exhaustive. On peut considérer que toutes substances plus ou moins laiteuse et collante d’origine végétale, sont potentiellement sources de matière première pour les abeilles résinières.

Les abeilles hélicicoles

Ce sont des abeilles squatteuses qui ont la lubie des coquilles d’escargots. Elles vont au-delà du choix d’une tige creuse ou d’une anfractuosité quelconque. En effet, elles ne se contentent pas de l’aménagement intérieur, mais vont aussi s’échiner à camoufler la coquille qu’elles auront choisie quand le nid sera terminé :

  • Dépôt de pâte végétale sur la coquille pour un aspect camouflage
  • Dépôt de débris en tout genre : brindilles, aiguilles de pins…
  • Déplacement de la coquille à l’abri des regards.
  • Enfouissement partiel de la coquille.

Ces espèces ont besoin d’un stock de coquilles vides de toutes tailles dans leur milieu pour pouvoir se reproduire, sans quoi, elles ne peuvent boucler leur cycle biologique.

Les abeilles maçonnes

Les abeilles maçonnes  « vraies » sont les seules abeilles à construire véritablement un nid sur un support stable et robuste, en mélangeant de petits cailloux, du sable et de la poussière, qu’elles humidifient avec de la salive et de l’eau.

Ces nids en terre sont capables de résister aux intempéries : certaines espèces les placent à l’extérieur, contre des bâtiments, des rochers ou plus rarement fixés à des branches de végétaux non touffus et pouvant atteindre la taille d’un abricot.

Ils se distinguent des nids de guêpes maçonnes par leur solidité (on ne peut l »endommager avec l’ongle) et par le regroupement des chambres individuelles au sein d’une seule et même structure.

Les chalichodomes, du grec « maison en cailloux » font partie de ces espèces. La femelle commence par construire des cellules larvaires individuelles avec un mortier fin pour accueillir les réserves et les larves. L’ensemble de ces cellules est ensuite noyé en une seule structure à l’aide d’un mortier plus grossier ne laissant pas le temps à l’observateur d’apprécier la série de petites poteries régulières disposées  méthodiquement les unes à côté des autres.

Un travail de titan

Des chercheurs ont identifié le chemin de terre permettant de fournir le chantier, et le champs fleuri pour l’approvisionnement en pollen. Ils ont pu ainsi estimer le nombre de km parcourus par une femelle de chalichodome pour construire l’ensemble de l’édifice protégeant sa progéniture:

  • 45 voyages de 350m pour construire une cellule larvaire.
  • 20 voyages de 200m pour l’approvisionnement en pollen d’une loge.
  • 12 cellules larvaires par nid.
  • et autant de voyages pour noyer les cellules dans la masse qui n’est pas le travail le plus minutieux, mais le plus important en transport de matériel…

On arrive quasiment à 500 km, le tout effectué constamment avec de lourdes charges…

Les abeilles mixtes

La nature n’aime pas être gentiment rangée dans des cases, alors certaines abeilles mélangent les professions…

Les Hériades, par exemple, sont des résinières opportunistes. Elles occupent les hôtels à insectes et construisent les cloisons et le bouchon terminal en résine.

L’Anthidie batarde, elle, est la championne de la mixité : elle creuse sa galerie comme une terricole, la tapisse de feuille comme une tapissière avec de la résine comme une résinière… une véritable abeille « couteau suisse »…

Partager son jardin avec les abeilles solitaires

Il est tout à fait possible de partager son jardin avec les abeilles solitaires. contrairement aux abeilles domestiques, elles n’ont pas une grosse réserve de nourriture à protéger, et ne sont donc pas agressives. Pour certaines photos de cet article, l’appareil était à moins de 10 cm de l’entrée du nid. Pas la moindre agressivité, voire même de la timidité pour certaines qui attendent que vous reculiez un peu pour oser approcher.

Pas question pour autant de les « attraper », pour quoi faire d’ailleurs? Rappelons tout de même que la plupart sont équipées de dard ou de fortes mandibules qui pourraient vous « remettre à votre place », tout au plus.

Il est possible de partager son jardin avec ces sympathiques bestioles en installant des chambres d’hôtes à abeilles solitaires, et non des hôtels à insectes : STOP à la démesure. Une bûche percée, des tiges de bambous ou autres végétaux creux réunis en petits fagots et disséminés aux 4 coins du jardin fera bien l’affaire.

C’est avec plaisir que je répondrai aux questions auxquelles cet article n’a pas répondu, ou aux interrogations qu’il aurait suscité. Je peux également vous aider pour la partie pratique : dites moi ce qui vous empêche d’avancer dans la confection de vos nichoirs. Enfin, n’hésitez pas à m’envoyer les photos de vos « colocaterres », j’essaierai de vous donner leur nom, mais n’oubliez pas de laisser les plus timides tranquilles…